/// Interview de Alkemyst

Publié le 25/07/2008 par Gegers

Cinq ans après un premier album salué par la critique, Alkemyst revient avec 'Through Painful Lanes', mélangeant speed mélodique et prog' (chronique disponible sur le site). Entretien avec Arnaud Ménard, guitariste et compositeur du groupe

MF : Cinq ans séparent ‘Through Painful Lanes’ de son prédécesseur. Quelles sont les raisons de cette si longue attente ?

Arnaud Ménard : Les raisons sont nombreuses, mais je vais essayer de les résumer. Tout d'abord, notre musique est assez complexe et la composition de certains titres nous a demandé beaucoup plus de temps que prévu. Après « Meeting in the Mist », de plus, nous avons eu un peu de mal à retrouver nos marques; en effet, nous avions disposé de plusieurs années pour peaufiner l'écriture de ce premier album, qui en quelque sorte synthétisait la meilleure partie de notre existence pré-dicographique. Pour être un peu plus clair, composer dans le but de sortir un album était nouveau pour nous, les chansons de « Meeting in the Mist » n'ayant pas étées créées dans ce dessein précis. A l'époque, nous souhaitions tout simplement enrichir notre répertoire, et, quand nous nous sommes rendus compte que nous avions assez de morceaux, nous avons sélectionné les meilleurs, jetés les moins bons, et décidé d'entrer en studio. En somme, c'était un processus très naturel et décontracté. Pour « Through Painful Lanes », nous étions beaucoup plus tendus : nous avions un objectif, une maison de disques exigeante et sérieuse, et je dois avouer que nous nous sommes trouvés totalement noyés sous la pression que nous nous sommes imposés, bien bêtement à mon avis. Il faut dire également que les membres du groupe passaient en 2003 – 2004 des examens importants ou vivaient d'importants changements sur le plan personnel, et que nous n'avions pas composé une note depuis 2001, écoeurés que nous étions par nos mésaventures en série (en 2002 nous avons été obligé de réenregistrer notre premier disque, perdu l'année précédente lors d'un crash de disque dur). En fait, nous avons eu toutes les peines du monde à nous adapter à une nouvelle manière de travailler (les membres d'ALKEMYST vivent loin les uns des autres), nous avons bien mis deux années avant de trouver une formule satisfaisante. Enfin, nous avons essuyé entre 2004 et 2007 une pluie de tuiles toutes plus handicapantes les unes que les autres : en 2004, nous avons été remerciés par notre label, Nuclear Blast, et, en 2005, j'ai été confronté à une série de problèmes personnels assez pénibles qui m'ont empêché de jouer de mon instrument jusqu'en 2006, date à laquelle j'ai été à nouveau en mesure de toucher une guitare autrement que pour la lustrer. C'est d'ailleurs à ce moment que nous sommes entrés en studio, mais, comme nous autoproduisons nos disques et que notre budget, crise du disque oblige, est absolument ridicule, nous avons pris notre temps (un an) pour le terminer. S'ajoutent à cela six mois pour trouver un label et sortir le disque. En tout et pour tout, composer l'album nous aura pris deux ans, ce qui me semble une moyenne plutôt standard, et un exploit lorsqu'on songe que, pour ma part, j'ai écrit mes parties de guitare sur des bouts de papier ou des tablatures informatiques, et que, plus dôle encore, je les ai jouées pour la première fois à l'enregistrement !

MF : Cinq ans, c’est très long lorsque l’on est un groupe en devenir. Ne craignez-vous pas que cette longue absence constitue un frein pour votre carrière ?

Certes... Tu as sans doute raison. Cela dit, nous partons déjà avec tellement de casserolles qu'après tout, une de plus ou de moins... Le principal, pour nous, reste de construire notre « carrière », comme tu le dis, sur la qualité de notre musique. Peu importe finalement le temps que nous passons entre deux disques, car nous remarquons que nos quelques fans ne nous ont pas oublié, comme en témoignent les réactions suscitées par « Through Painful Lanes ». Je pense très sincèrement qu'en poursuivant sur cette voie, celle de l'exigence, tôt ou tard, nous obtiendrons une reconnaissance, fût-elle confidentielle. Les retours que nous obtenons avec « Through Painful Lanes » dépassent de loin les quelques lauriers récoltés avec notre premier disque, et il me semble qu'en continuant à produire des disques solides, réfléchis, composés avec sérieux, passion et ténacité, nous bâtiront quelque chose qui ressemble à une carrière honorable.

MF : Vous êtes apparemment déjà en train de composer le successeur de ‘Through Painful Lanes’. Peut-on donc s’attendre dans le futur à des sorties d’albums plus rapprochées, et ou puisez-vous l’envie de vous remettre immédiatement au travail, alors que votre dernier album vient tout juste de sortir ?

Nous allons tenter de sortir le prochain disque avant 2013, si c'est ce que tu demandes (rires) !
Pour autant, la composition du prochain album risque de nous prendre du temps, car nous travaillons sur un ambitieux concept-album, et, pour ce genre de disque, tout compte, notamment le visuel, les paroles, etc. C'est donc à une tâche de longue haleine que nous nous préparons, et pas uniquement sur le plan musical, car de longues recherches documentaires et de nombreuses lectures vont être nécessaires pour finaliser ce projet qui nous tient très à coeur et qui, je le pense, va voir le groupe franchir un nouveau cap. Où trouvons nous notre motivation ? Il m'est difficile de parler pour les autres, mais je peux avancer une hypothèse : nous aimons ALKEMYST et la musique que nous créons ensemble, quoi qu'il nous en coùte. Nous avons traversé des moments très difficiles ces dernières années, avons manqué de splitter au moins quinze fois par jour pendant 5 ans, et ce qui nous a tenu ensemble, c'est tout simplement l'amour de la musique que nous créons et jouons. C'est assez simple en fait.
En ce qui me concerne plus particulièrement, la musique est ma vie. Contrairement à d'autres, et je pense que tous les membres d'Alkemyst sont plus ou moins dans ce cas, je n'ai jamais voulu fonder un groupe pour voir ma gueule dans les magazines ou me taper les nanas les plus canons du lycée : mon seul désir, depuis le début, était de composer des trucs aussi dingues que la musique des groupes que j'adorais. Cela n'a pas changé aujourd'hui, et cela ne changera jamais, j'en ai suffisamment chié ces dernières années pour en être absolument certain aujourd'hui. Enfin, j'ai hâte d'effacer tout un paquet de mauvais souvenirs liés à la création et à l'enregistrement de « Through Painful Lanes », qui est un album magnifique, mais qui reste associé pour ma part à beaucoup de choses désagréables (d'où son titre). Composer de nouvelles chansons et les enregistrer sera comme tourner une page particulièrement sombre de mon existence. J'ai donc beaucoup de plaisir à m'investir dans cette nouvelle tâche, d'autant que le groupe est plus soudé que jamais et que nous nous sommes prouvé que nous étions prêts à franchir ensemble de nombreuses épreuves pour donner naissance à notre musique.

MF : L’artwork de ‘Through Painful Lanes’ est superbe, mais son sens peut sembler flou. Que représente (symbolise ?) réellement cette pochette ?

Comme pour chaque album, j'avais une idée assez précise du visuel. Tout d'abord, l'atmosphère générale du disque est assez mélancolique, ce que traduisent les tonalités plutôt automnales de l'illustration. Enfin, j'avais l'idée de montrer une sorte de procession de silhouettes spectrales progressant, le long d'un sentier, vers un horizon indéterminé. Je ne sais exactement ce que tout cela signifie; disons que l'idée d'un départ, d'un chemin à parcourir, renvoie sans doute à des contenus très archaïques de la psyché humaine (et donc aussi de la notre), et qu'elle trouve également des échos dans nos paroles. En tous cas, nous avons trouvé le travail d'Alexandra V. Bach absolument remarquable, et pensons qu'il illustre parfaitement la musique que nous avons écrite.

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MF : ’Through Painful Lanes’ mêle prog’ et speed metal. Ce mélange était-il au départ souhaité par les membres du groupe ou est-il né des influences particulières des membres d’Alkemyst?

J'ai commencé la musique en 1992 et, au début, j'écrivais d'horribles morceaux, mais ils mélangeaient déjà beaucoup d'influences différentes, du punk au thrash en passant par du Hard Rock à la AC/DC. De 1995 à 1998,, la formation ayant évolué et nos aptitudes instrumentales ayant progressé, nous pratiquions un heavy/speed très germanique dans l'esprit, sans aucune touche progressive. « Up to heaven's Gate », qui figure sur notre premier album, est un survivant de cette époque. Avec l'arrivée d'Arnaud à la batterie, musicien très complet et aux influences très larges, et de Séverin à la guitare, avec l'âge aussi, nous avons quelque peu élargi le spectre de nos influences et commencé à expérimenter davantage, ce qui s'entend sur notre premier album d'ailleurs, qui est à peu près sur la même ligne que « Through Painful Lanes », avec moins de contrastes cependant.
En fait, l'aspect progressif de notre musique ne vient que très peu du metal progressif. Certains d'entre nous aiment assez Porcupine Tree, Pain of Salvation, Symphony X ou Ark; mais nos influences viennent aussi de formations des 70's comme Pink Floyd, Led Zeppelin, King Crimson ou Jethro Tull, de groupes de pop/rock (Jeff Buckley, Radiohead, etc.), voire de formations de metal bien plus énervées quoique toujours très sophistiqués dans l'écriture, comme Emperor ou Opeth.
En plus de tout cela, certains d'entre nous s'intéressent à la théorie musicale et aux compositeurs dits « classiques », ce qui élargit considérablement les possibilités. Je suis également fatigué d'entendre toujours les mêmes progressions d'accord dans les groupes de metal mélodique, lassitude qui concerne également les autres membres du groupe; c'est de cet effort pour sortir un peu des plans par trop convenus qu'émerge, je le pense, cet aspect « progressif » dont les chroniques font mention à notre propos.

MF : Trop speed pour être considéré comme du prog’, trop complexe pour être classé dans la catégorie speed metal, pensez-vous que ce mélange des genres est un handicap pour Alkemyst ou alors un avantage ?

Cela peut être une force. Nous occupons un créneau relativement peu fourni en groupes, si ce n'est peut-être par Angra, à qui cela ne semble pas avoir posé trop d'ennuis. Nous avons notre personnalité propre et aimons ce que nous faisons. Cela nous suffit.

MF : La reprise en fin d’album d’Eagle fly free d’Helloween semble être un hommage à un groupe qui compte apparemment beaucoup pour vous. La ‘simplicité’ de ce morceau jurant un peu avec le reste de l’album, quelles sont les raisons qui vous ont motivé à l’intégrer dans cet opus ?

Lors de l'enregistrement des batteries, il nous restait un jour de rab; nous avons tout simplement eu l'idée d'enregistrer une reprise, et comme nous avions l'habitude, il y a quelques années, de jouer « Eagle Fly Free », nous nous sommes fait plaisir. Reprendre ce titre fut jubilatoire : c'est tout simplement un grand morceau, un classique, et qui, en plus de cela, donne à chacun l'occasion de s'éclater un peu sur son instrument (un solo pour tout le monde !). J'ai écouté Helloween à 14 ans et c'est après avoir consommé sans aucune modération leurs quatre premiers disques que j'ai eu envie de faire une musique à la fois puissante, rapide, agressive et mélodique. « Eagle Fly Free » est un des chocs de mon adolescence et mes collègues partagent mon goût pour cette chanson, y compris Arnaud G. (batterie) dont le speed mélodique des années 80 n'est pas toujours la tasse de thé. Tout simplement, nous adorons ce titre ! Cette reprise a été enfin l'occasion d'inviter un ami pour pousser la chansonnette avec Ramon (c'est Swann de BLACK RAIN qui lui donne la réplique). Au final, nous nous sommes faits un cadeau. Je ne sais pas si les gars d'Helloween ont eu la chance de l'écouter, mais je crois que notre travail rend justice à l'original.

MF : Quels sont vos projets à long terme ? Si je vous demandais où Alkemyst sera dans 20 ans, que me répondriez-vous ?

Nous n'avons pas de projets à long terme. Pour l'instant, nous souhaitons promouvoir notre nouveau disque en faisant quelques concerts, puis nous enregistrerons notre prochain album.

MF : Peu de groupes français pratiquent aujourd’hui votre style musical. Que pensez-vous de la scène actuelle de notre pays, et y a t-il des groupes que vous appréciez ?

La scène française est d'excellente tenue. Vu que je possède un petit studio, j'ai l'occasion d'enregistrer quelques groupes; je connais donc assez bien ce qui se fait autour de chez moi, et rien que dans les Alpes, le nombre de formations dignes d'intérêt est pléthorique. Le chanteur de Sybreed est un voisin; tout comme les furieux de Black Rain, et j'en passe. Je suis en train de mixer le premier album d'un groupe appelé Further Dimension, qui est très prometteur, et, dans un style très différent, j'ai eu la chance d'enregistrer un nouveau groupe d'electro/black metal appelé Pavillon Rouge. Dans la région, on peut également parler de Nightmare, basé à Grenoble; en fait, la scène des Alpes se porte très bien !
Pour ce qui est d'ailleurs de la frange extrême, la scène française est très impressionnante : je confesse un petit faible pour Blacklodge, et je recommande chaudement le premier album d'Hectic Patterns, du Death technique pas rébarbatif pour un sou.
La France n'a plus à se sentir complexée : ses groupes sont talentueux et de plus en plus professionnels. La preuve, de nombreux postes de musiciens de session dans des groupes étrangers sont tenus par des français (Rhapsody, Soilwork, Satyricon, et j'en passe).

MF : Un petit mot pour conclure ?

Merci pour ces questions, et pour l'intérêt que vous portez à notre musique. Nous voulions également remercier nos fans qui ont su être patients et qui nous ont témoigné leur plaisir à l'écoute de notre nouveau disque.
Je voulais juste terminer par un petit message aux internautes. Je sais qu'un grand nompbre d'entre eux découvrent des groupes en téléchargeant leurs albums sur des sites de torrent. Nous n'avons rien contre cela du moment que cela reste une pratique de découverte. Mais en ce moment, les fans de musique se conduisent mal, il faut bien le dire. Nos deux albums ont été piratés des milliers de fois. Cela pourrait nous rendre fiers, mais cela, surtout, nous handicape, car, je le rappelle, nous ne vivons pas de notre musique. Beaucoup s'imaginent que les types « qui font des albums » sont pleins aux as. C'est tout simplement faux ! Beaucoup ont des jobs alimentaires et font d'immenses sacrifices pour aller jouer et pour enregistrer. Et oui, ce ne sont pas les maisons de disque, la plupart du temps, qui paient les sessions studio, mais les groupes eux-mêmes, avec leurs sous ! Nous par exemple, ne pouvons compter que sur nos ventes pour financer nos albums, dont les budgets sont de plus en plus ridicules. On nous répond qu'il faut faire de la scène, mais figurez-vous que les promoteurs ne font jouer que ceux qui vendent des disques ! C'est une histoire de fous ! Bon, je ne suis pas là pour faire la morale, je laisserai donc les lecteurs conclure par eux-mêmes, mais il faut qu'ils sachent que les temps sont un peu difficiles pour les groupes, qui en ont ras le bol d'être pillés.

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