/// Interview de Feigur

Publié le 05/12/2013 par Raven

Pour cette dernière interview par mes soins avec Metal France, j'ai décidé de me la jouer 'local' en choisissant un projet black metal atmosphérique : Feigur.

Entretien sans retenue avec Graf Von Feigur.

Commençons par le commencement avec la question de présentation la plus redondante de tous les temps. Peux-tu nous présenter ton projet musical : Feigur ?!

Feigur est un projet musical que l’on pourrait qualifier de Black Atmosphérique, au sein duquel j’officie seul depuis 2007. Il a été créé en parallèle de mes activités dans le groupe de dark ambient/neofolk/neo-classique Dementia Ad Vitam, alors que nous venions de terminer notre premier album. Le but, à l’époque, un peu masochiste certes, était de m’affranchir de toute aide externe possible et d’exploiter le maximum des instruments que j’avais sous la main. J’avais également un énorme besoin de canaliser tout ce que je ressentais à l’époque, et la musique était le premier moyen que j’ai trouvé, fort heureusement pour beaucoup de monde.

Le nom Feigur, dérivé du vieux norrois “Feigr”, désigne l’instant mystique qui lie le vivant à la mort. La seconde où tout bascule. Et c’est exactement ce que j’essaie d’analyser au sein de la trilogie en cours de développement. Le passage depuis le monde totalement codé et rationnel des vivants à la libération ultime de l’esprit de l’autre côté du voile de la mort, où l’omniscience attend l’esprit, dépouillé de son enveloppe incommodante.

 

Tu es seul dans le projet. Est-ce un choix délibéré ?! Feigur en tant que groupe avec plusieurs membres, serait-ce compatible ?!

Ce choix est totalement assumé depuis le départ. Je souhaitais que ma musique soit directement une extension, un prolongement de moi-même et de mon état d’esprit, pour moi-même, en premier lieu, car j’avais ce même besoin de pouvoir tout aussi bien “éjaculer et vomir” dans le même seau, sans penser à qui en boirait le contenu. L’idée de publier mes morceaux est venue bien après, parce qu’on m’y a poussé, alors que je ne croyais absolument pas en une éventuelle demande, et je crois que je n’y crois toujours pas aujourd’hui. Je fais et ferai toujours de la musique pour moi, quand j’en ai besoin, quitte à tourner le dos à toutes les propositions alléchantes du monde.

Plusieurs membres, c’est déjà arrivé, en quelque sorte avec l’apparition de quelques invités comme Philippe (D.A.V.) ou Julia W. ancienne compagne de Protector (Summoning), qui m’ont apporté une aide vraiment précieuse. Les rares fois où je me suis tourné vers un apport externe, j’ai toujours imposé mes directives ; non pas que je sois tyrannique, mais avec Feigur, j’ai ce besoin de tout contrôler, comme développé plus haut. Il est éventuellement possible qu’un jour je décide de faire un ou deux concerts, mais il faudra vraiment que les bonnes personnes m’entourent et que je trouve un équilibre parfait pour que le toit soit à la hauteur de mes espérances. Rien n’est prévu à ce niveau pour l’instant.

 

Tu pratiques du black metal atmosphérique. Des personnes assimilent ta musique à du black dépressif. Quels sont tes arguments qui font que Feigur fait partie des projets black atmo, et non black dépressif ?!

Austere, Burzum, Blood Red Fog ont été qualifiés de black dépressif … Dès qu’il est question de mélancolie, les auditeurs ont tendance à vite aller en besogne et faire des raccourcis, bien souvent sans même avoir posé l’oreille dessus. J’ai l’impression que le mot dépression plaît énormément dans ce milieu, mais il n’a jamais été question de ruminer sur ce thème, ni dans les textes, ni dans la musique de Feigur. Le sujet, bien sûr, est évoqué, mais comment peut-on définir une thèse complète en ne retenant qu’un des critères ? Tu sais, au final, je n’accorde pas vraiment d’importance à ce que pensent les dizaines de chiliens qui m’écrivent chaque jour pour me demander si “el culto depressive vinil is out jajaja” … Je n’ai pas vraiment d’arguments à vrai dire, puisque le débat n’a pas lieu d’être. Libre à chacun de se faire une idée sur ma musique, à condition, bien entendu, d’avoir écouté. Je dirais juste que Feigur est de nature introspective et que ce projet s’apprécie dans la solitude.

 

Avec Feigur, tu as sorti un EP, un album, et un split avec Lustre. Dans l’ensemble de tes oeuvres, quelles ont été les critiques de la part des médias metal, du public underground … ?! ça t’encourage à faire plus, ou tu veux rester maitre de ton temps ?!

Bien qu’il y ait eu assez peu de chroniques en tout (une petite vingtaine), je ne crois pas avoir lu une seule critique négative de la part des médias. Généralement, tout a même été très bien reçu par la presse. Côté public, c’est assez différent. En France, ma position par rapport au milieu a souvent fait couler pas mal d’encre, de façon totalement anti-constructive, primaire, infondée et gratuite. Ici, je n’ai pas forcément acquis la meilleure réputation qui soit, ce qui ne fait que renforcer mes opinions et mon constat assez cuisant de la scène, et du fait que je n’ai rien à partager avec une très grande majorité de ses “activistes”. C’est assez dommage, parce que j’apprécie vraiment la critique négative quand elle est justifiée et construite, étant donné que je suis un éternel insatisfait qui a besoin de beaucoup de recul pour s’améliorer, et que vous ne m’entendrez jamais reconnaître avoir créé quelque chose de bien une fois dans ma vie.

En général, rien ne m’encourage à faire plus ou à faire moins, tout dépend essentiellement de mon humeur, de mon inspiration et surtout du temps dont je dispose, denrée qui s’est terriblement faite rare ces dernières années …

 

Comment est venu l’idée du split avec Lustre ?!

Je connaissais Nachtzeit depuis pas mal de temps. Nous correspondions régulièrement et nous tenions au courant des actualités de nos projets respectifs. Quand j’ai eu l’idée de faire un split transitionnel entre l’opus existant et celui à venir de Feigur, j’ai d’abord pensé à Forteresse, avec qui j’avais des liens très forts à l’époque, mais dont le géniteur m’a prouvé qu’il était impossible de faire la part des choses entre rumeurs du registre de la vie privée et musique. C’est alors que je me suis tourné vers Lustre, qui était le second et seul projet qui correspondait vraiment à l’ambiance de ce morceau.

 

L’illustration du split est intrigante. Quel procédé as-tu utilisé pour arriver à ce résultat ?!

Je te remercie de t’être intéressé à l’artwork, chose qui, en général, n’intéresse presque plus personne dans ce milieu aujourd’hui, où l’on se cantonne généralement à des pochettes toutes plus hideuses les unes que les autres.

Pour arriver à ce résultat, j’ai réalisé moi-même un Cyanotype à partir d’une plante arrachée à la terre, ce qui correspondait directement au principe de ce split, la transition entre la vie et la mort. Le Cyanotype est un des plus vieux procédés photographiques qui consiste à enduire un support de deux solutions chimiques formant un aplat photosensible, qui s’occidera (créera cette teinte bleutée) aux UV. On peut donc utiliser toutes sortes d’objets, négatifs, transparents ou non, pour générer une empreinte photographique sur ce support.

Feigur - Lustre - Split

 

Si tu devais retenir une chanson de Feigur, laquelle serait-ce ?! Et pourquoi ?! As-tu d’autres projets musicaux à côté de Feigur ?!

Très complexe comme question. J’imagine que je choisirais Le Mâne, parce que c’est ce qui colle le plus à l’idée que je me fais de Feigur, tant musicalement que textuellement. Il y a, derrière ce morceau, ce symbolisme que je recherche depuis le début ; l’esprit d’une illustration de Beardsley (contrastée, mélancolique, tranchante et puissante).

J’officie actuellement derrière la batterie et la basse pour Asubha (USA), projet de raw black influencé entre autre par Grand Belial’s Key et Veles, fondé avec D. d’Ordo Obsidium et S. de Mastery, Pale Chalice et Pandiscordian Necrogenesis. J’interviendrai également prochainement sur scène pour assurer la batterie sur quelques dates avec Red City Noise (Digital No-Wave/Punk/Stoner). J’ai d’autres projets, oui, mais soit c’est rien de bien concret qui ne mérite pas d’être dévoilé, soit c’est secrètement scellé dans la boîte de Pandore.

 

Tu as monté dans un passé récent ton propre label nommé Milicia Recordings. Peux-tu nous présenter ton label et les artistes que tu as fait signer ?!

C’est un petit label sans prétention, dont le but est de rendre hommage aux anciennes scènes black metal et dark ambient française, en éditant des objets de qualité dans des quantités extrêmement limitées. Les sorties actuelles sont la réédition au format pro-tape de la première demo du projet français Attralia, une affiche sérigraphiée de Feigur et un shirt officiel pour le projet de Malkira (Bekhira, Kristallnacht, Osculum Infame), Chemin de Haine. Prochainement, le premier EP du projet de dark ambient Occulte verra le jour au format pro-tape, avec livret sérigraphié.

 

Quelles sont les musiques que tu écoutes dans la vie de tous les jours ?! Tu écoutes quoi en ce moment ?! Quels sont les projets musicaux qui méritent ton attention, et que tu voudrais mettre en avant dans cette interview ?!

Dans la vie de tous les jours, pas mal de black metal, francophone de préférence (Bekhira, Akitsa, Desolation Triumphalis, Vlad Tepes, Celestia, Osculum Infame, Peste Noire …), très peu de death old-school (Affliction Gate, Necrowretch, Nihilist), du post-punk/cold wave/synth-pop (Soft Kill, Bauhaus, Velvet Condom, Linear Movement, Led Er Est, The Soft Moon, Swans …), de l’ambient/neofolk (Genitor Lvminis, Sembler Deah, Ordo Rosarius Equilibrio, Arcana, Of The Wand & The Moon, King Dude, Malicorne, La Bamboche …), de la musique classique (Beethoven, Satie, Prokofiev, Tchaïkovsky, Wojciech Kilar), des choses plus rock (Melvins, Dinosaur Jr, A Place to Bury Strangers, Ride), un peu d’electro/deep-house/glitch (Gesaffelstein, Losless & Lau2, The Knife, Múm …), et quelques trucs assez variés (Sayona, Kadavar, Year Of No Light …). En ce moment même, j’écoute le premier album “†” de Justice et “The Wall Of Sacrifice” de Death In June.

 

En tant qu’acteur du BM français avec Feigur, quel est ton point de vue de la scène black metal française actuelle ?!

C’est un bien grand mot que de m’auto-proclamer acteur du BM français alors que je fais mon possible pour me tenir à distance de tout ça depuis des années. J’ai découvert le black seul, avec ma propre conception des choses, alors qu’aucune personne de mon entourage n’en écoutait. J’ai idéalisé le genre en me construisant une espèce de monde dont j’imaginais les auditeurs en marge de toute logique classique d’appréciation de la musique. Je m’attendais à tomber sur des gens cultivés, intéressants, curieux, sensibles à tout ce qui transgresse la morale ou les valeurs habituelles, et je suis tombé de terriblement haut quand j’ai croisé mes premiers spécimens de BMeux, si bien que mon coccis endolori en rougeoie encore de manière récurrente. C’est à ce moment que tout s’est plus ou moins écroulé et que je me suis rendu compte, exactement, qu’ainsi que dans toute tribu lambda, ce qu’on tente illusoirement de faire passer pour la marge est une énorme sphère bouseuse commune, dans laquelle tout le monde pense de la même façon (très étroitement peu en définitif), s’identifie, mange, chie pitoyablement similairement, si bien que je ne me suis pas tellement attardé sur le sujet et que j’ai commencé à acérer mes couteaux dès que l’on me comparait à cette fange.

Il reste, néanmoins, quelques personnes qui ont su captiver mon attention et avec qui il est possible de discuter. Curieusement, ces personnes ont également choisi de se retirer de tout ce bourbier, pour y laisser les insectes pulluler et s’entretuer virtuellement avec leurs groupes tous aussi pitoyablement médiocres les uns que les autres (et qui malheureusement pour nous mais heureusement pour eux et leur égo saturnien, sont à la mode aujourd’hui ).

 

Je vais te sortir une liste de mots, et il faudra me dire ce que tu en penses !

Twin Peaks :

Malheureusement, je ne connais Twin Peaks qu’à travers les quelques références que j’ai croisées ça et là (Anna von Hausswolff, Mount Eerie, etc …). Toute la pop-culture circulant autour de cette série m’intrigue, justement. Il faudra donc que je me penche dessus quand j’aurai un peu de temps devant moi. Quoi qu’il en soit, j’ai toujours été assez sensible à l’univers Lynchien ainsi qu’à la façon qu’a le personnage de décrire - ou ne pas auto-analyser, justement - son œuvre, en prétextant, dans son fameux "On n’est pas obligé de comprendre pour aimer. Ce qu’il faut, c’est rêver." que nulle analyse ne remplace le ressenti face à la création.

Département de la Loire :

Un bien bel endroit, où si l’on sort un peu de Saint-Etienne, on découvre rapidement des paysages assez variés pour explorer des sentiers magnifiques et des forêts immenses. J’encourage fortement le lecteur à se rendre à Noirétable si l’occasion le lui permet.

Burzum :

On en a beaucoup entendu parler ces derniers temps, plus du géniteur que du projet en lui-même. En ce qui concerne sa musique, il s’agît sans aucun doute DU projet qui m’a introduit directement dans le BM atmosphérique à proprement parler. Quand à Varg, à défaut d’être de la race des übermensch, il est de celle des génies ; un Céline, un Kinski, un Mozart, un Dalí en quelque sorte … C’est un clown triste, aussi stupide que brillant, vivant à rebours, retranché dans une folie des plus totalitaires.

Donnie Darko :

Ce film m’a beaucoup marqué et je continue à le regarder régulièrement. Et bien qu’il ne m’ait pas forcément inspiré, on pourrait faire une sorte de rapprochement avec la thématique de Feigur dans l’expérience du voyage astral, à l’instant où Donnie contemple les divers esprits des personnes alentour parcourir l’espace.

Nihilisme :

Je serais tenté de ne pas répondre du tout, tellement le sujet est inaccessible. J’ai tendance à penser que le nihilisme est testable mais utopiste et inatteignable, en définitif. De nombreuses personnes, de par leur mode de vie, ont tenté d’approcher les sphères du contre-courant (je pense à Henri Michaux tentant de vivre l’immensité des expériences humaines sans aucune barrière morale, qui finalement termine par buter contre l’élément qu’on ne peut pas nier, la mort). Quand on admet le nihilisme, la première chose à nier n’est pas la vie mais la mort. L’existence même de la matière et de ce qui fait que l’existence existe, justement. Je me considère moi-même comme un électron évoluant parallèlement aux choix de ce que l’on appelle communément la masse. Je n’ai jamais cherché à remonter le courant, pour la simple et bonne raison qu’on pense tous que nager à contre-courant est synonyme d’une sorte de détachement ultime des griffes de la société. C’est faux. On rêve tellement fort d’y échapper qu’on est au contraire en plein dedans. Lorsqu’on a réussi, cependant, à s’extraire de toute morale, on ne nage plus ; on vole … - “Faut se méfier des rêves, quelquefois ils t’empêchent de vivre …” (Valérie Valère).

 

Voici 3 affirmations, et comme pour la liste de mots, j’aimerais que tu me dises ce que tu en penses. Es-tu en adéquation avec ces affirmations ?!

" Je rejette la notion d’unité/famille metal. " :

Oui, totalement. Idéalement, je ne me suis jamais arrêté sur la question, qui pour moi ne mérite même pas d’être relevée. La simple idée de constituer un fraternalisme primate basé sur un seul et unique critère, ici le metal, a fâcheuse tendance à me donner de l’urticaire (tout comme je n’irai jamais pactiser avec un brun parce qu’il est brun, un anti-sioniste parce qu’on n’aime pas trop voir Rabbi Talmud poser sa plume dans les médias, ou un graphiste parce qu’il est graphiste … C’est ridicule … Les aspirations de l’humanité vont bien au delà de la mono-intéraction sociale …).

" Je conçois ‘ma musique’ non pas comme une mode de vie, mais comme une force de vie intérieure. " :

Comme je le disais plus haut, je la perçois comme un prolongement de ma propre enveloppe corporelle. Mode de vie, pas vraiment, non … Sauf si “mode de vie” implique que je sorte les poubelles en oubliant d’ôter mon tee-shirt “Sacrificia Mortuorum” (et j’ai hésité avec la litière pour chat, mais dans le genre Metal-Way-Of-Life, je n’en suis pas (encore tout à fait) au stade de Glenn Danzig …). En effet, ça fait partie de moi, mais ça me reste destiné en tant que thérapie personnelle avant de l’être pour autrui.

" Dans une passion, je préfère être seul que mal entouré. " :

Je ne suis pas forcément toujours d’accord avec ce principe là. Énormément de choses s’apprécient et se conçoivent uniquement seul, parce qu’il n’est d’aucune utilité de partager son introspection avec quiconque à ce moment précis. Mais sans camaraderie, de temps en temps, je n’aurais jamais passé autant d’heures à proférer tant d’insanités du haut de mon balcon, accompagné de Trevor (Waveland), jouant tous deux - et en symbiose - une country/darkfolk/redneck baveuse, fuzzée et politiquement incorrecte (N.R.A., nous voilà!, etc …). Plus sobrement, le partage peut emporter très loin toute personne sachant partager la même émotion au même moment. Écoute Arkhon. Certes, ces gens-là ne sont pas forcément de fréquentation exemplaire, mais leur musique forme une unité, un véritable travail d’équipe, en commun. Dès les premières écoutes, leur passion apparaît et te frappe au visage.

 

Voilà ! J’ai terminé de t’embêter avec mes questions super originales. Une possible suite pour Feigur ?! Et je te laisse les mots pour la fin !

Il y aura une suite, oui, mais je ne sais absolument pas quand. Pour la fin, je te remercierai simplement pour cette interview relativement atypique, et je vous invite tous à écouter Waveland, principalement le titre “The Neon Maker”. Ce gars-là prépare des choses fantastiques.

 

GvF

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